Collaboration spéciale Silvia
Galipeau
La Presse, Montréal, Vendredi, 16 Avril 2004
Les emmerdeurs
Ils sont partout. L'élève fatigante qui raconte sa vie à qui veut bien l'entendre, le voisin déprimé toujours au bout du rouleau, le motivé des tribunes téléphoniques à la radio. Exaspérants, et, avouons-le une fois pour toutes: franchement emmerdants!
«Elle
m'emmerde, elle m'emmerde», chantait Brassens. Et qu'est-ce qu'on a pu
fredonner sa chanson. C'était il y a deux ans. Pendant nos cours prénataux.
Chaque semaine, la même fille, toujours assise au premier rang, posait mille et
une questions à l'infirmière. D'accord, on nous demandait de parler de nos
petits malaises. Mais de là à raconter TOUS ses bobos: reflux gastriques,
vergetures et autres inquiétudes sur l'avenir de son périnée... Impossible
d'en placer une.
Et voilà qu'un jour, celle qu'on avait baptisée l'emmerdeuse s'est mise à
raconter les problèmes de sa belle-soeur, de la fille de sa voisine, et vous
savez quoi, de sa tante qui, elle aussi, souffrait de ces fameux reflux
gastriques. Fascinant. On en a gardé un souvenir mémorable.
Dans les cours, ce genre d'élève est un véritable cauchemar. David Coward,
professeur d'anglais au cégep du Vieux-Montréal, a justement un de ces cas :
un jeune qui parle sans cesse, à droite, à gauche, en avant, le tout en même
temps. Très fort, évidemment, comme si ses conversations méritaient d'être
entendues de tous. «S'il n'est pas en train de parler, il va poser trop de
questions, et aussi donner trop de réponses», dit le professeur exaspéré.
Fort heureusement, c'est un «cas exceptionnel», précise-t-il. Exceptionnel,
parce qu'il n'en rencontre qu'un ou deux par année.
Il n'y a malheureusement pas
que dans les salles de classe que ces emmerdeurs sévissent. Regardez
autour de vous, tout le monde a une histoire d'emmerdeur ou d'emmerdé à
raconter: il y a le voisin avec qui l'on partage l'entrée de stationnement, qui
fait une commotion quand on dépasse de quelques centimètres sur son terrain;
la vieille dame qui chiffonne frénétiquement un bout de papier au théâtre;
le jeune qui tape dans votre dos au cinéma.
Pire: il y a aussi l'inconnu, qui vous apostrophe bien fort dans l'autobus, témoigne
Sarah, jeune professionnelle qui vit en banlieue, mais travaille à Montréal.
Matin et soir, elle voit les mêmes visages dans l'autobus. Morte de rire, elle
se souvient d'un type avec qui elle avait déjà eu une brève conversation, qui
l'a un jour interpellée, bien fort, à l'autre extrémité de l'autobus: «Pis?
Comment ça va les relations industrielles?» «Dans le bus, toutes les
conversations se sont éteintes», se souvient-elle. Et le type a continué à
hurler: «En tout cas les syndiqués, c'est des capotés! L'autre soir
j'ai vu aux nouvelles...» La honte. Si elle avait pu, Sarah serait disparue six
pieds sous terre.
Dans un article publié dans le numéro de novembre du 30, le magazine de la Fédération
professionnelle des journalistes du Québec, Johanne Brunet, relationniste
culturelle, se vide le coeur. Les rois des emmerdeurs selon elle? Les «pique-assiettes».
«Ce sont des gens qui se font passer pour des journalistes mais qui n'en sont
pas, qui font ça pour avoir des faveurs», résume-t-elle au bout du fil.
Avec leurs «pseudo-émissions de radio», ou leurs «vieilles cartes de presse»,
poursuit-elle, ils se présentent à toutes les conférences de presse, aux
premières, réclament des billets, «s'empiffrent au buffet», puis, après le
spectacle, «s'accaparent» les artistes. «Il me semble que moi, je me
sentirais tellement mal à l'aise de faire ça!», dit-elle. Mais eux, «ils ont
un front de boeuf!», lance-t-elle, exaspérée.
Drôle au cinéma
Les personnages d'emmerdeurs, ces «personnes particulièrement embêtantes,
soit ennuyeuses, soit agaçantes et tatillonnes», comme le définit le Petit
Robert, si exaspérants dans le quotidien, sont pourtant hilarants à l'écran.
Il n'y a qu'à penser à Jacques Brel dans L'Emmerdeur, au tandem Pierre
Richard-Gérard Depardieu dans les Compères, à Jacques Villeret dans Le
Dîner de cons, et tout dernièrement, à Gérard Depardieu dans Tais-toi!
«Pour un comédien, c'est un rôle payant de faire l'emmerdeur, commente Guy A.
Lepage. Parce qu'on a le droit d'utiliser des affaires que les bons n'ont pas le
droit d'utiliser. On a le droit d'être malhonnête, de mentir, de faire pitié,
toutes sortes d'outils qui donnent de la dimension au rôle.»
Pourquoi sont-ils si drôles? «Parce que sur scène, ça n'est pas toi qu'ils
emmerdent!» répond-il. Le person-nage de Martin Petit, dans Un gars, une
fille, le voisin un poil envahissant (c'est un euphémisme), est «hurlant
de rire», dit-il. «Mais passe deux jours avec lui, et tu vas vouloir le tuer!»
Idem pour la froide patronne Mme Lauzon dans Rumeurs (interprétée par Véronique
Le Flaguais), hilarante à l'écran, «mais dans un bureau, je lui en dévisserais
une!», dit-il.
«C'est comme le gag de la peau de banane», ajoute Pierre-Michel Tremblay,
professeur d'histoire de l'humour à l'École nationale de l'humour. Glisser sur
une peau de banane, ça fait mal. Ça n'a rien de drôle en soi. Voir quelqu'un
d'autre glisser sur une peau de banane, par contre, c'est une autre affaire. «C'est
un rire de soulagement, de supériorité», dit-il.
Sur scène comme à l'écran, la direction de l'acteur, l'écriture du texte, et
le jeu du casse-pieds rendent finalement le personnage quasi sympathique, ajoute
celui qui écrit aussi les textes des Éternels Pigistes. L'emmerdeur, «on aime
l'haïr», résume-t-il.
Manque de savoir-vivre
Mais dans la vraie vie, à quoi pensent donc ces emmerdeurs? Sont-ils seulement
conscients d'emmerder tout le monde? «Ça n'est pas un problème de conscience.
Le problème, c'est que ça puisse se faire sans que personne ne conteste», répond
André Turmel, directeur du département de sociologie à l'Université Laval.
La question relève selon lui d'un nouveau rapport à la règle. «Dans les sociétés
plus modernisées, plus individualistes, les règles changent. Elles sont moins
contraignantes que dans les époques antérieures». Résultat? «Les gens se
permettent plus de choses. Ils se considèrent comme des individus sur des îlots,
et non comme des membres d'une communauté.»
Individualistes à souhait, ceux qui nous emmerdent «considèrent que leur
propre liberté va jusqu'à ne pas tenir compte des règles de savoir-vivre
commun, et du savoir-vivre le plus élémentaire».
Sommes-nous tous l'emmerdeur de quelqu'un d'autre? «Non, répond le psychologue
Marc Doucet. On est soit emmerdeur, soit emmerdé.» Mais la question cache
souvent «des conflits latents plus importants», dit-il. D'un côté,
l'emmerdeur, qu'il soit obsessionnel, contrôlant, dépendant, dévaluant,
passif/agressif, détient toujours la vérité ou blâme la terre entière pour
ses malheurs, souffre probablement d'«un conflit plus profond».
Et l'emmerdé, de son côté, est probablement irrité «parce qu'il est frustré
lui aussi. Ce sont plutôt ses résistances qui sont faibles». Votre vie
sentimentale bat de l'aile? Les discours de George W. Bush vous inquiètent? «Il
y a des tensions qui font qu'on saute les plombs plus facilement», avance le
psychologue.
Quoi qu'il en soit, il faut aviser l'enquiquineur de notre exaspération,
affirment les experts interrogés. Et pour prévenir de futures irritations, «avoir
de la sensibilité à l'égard de la présence d'autrui», reprend André Turmel.
Peu confiant à cet égard, il s'interroge: «Mais est-ce qu'on socialise nos
enfants à cela? Est-ce qu'on enseigne encore, de façon minimale, dans les
familles et les écoles, qu'on doit tenir compte de la présence des autres? Je
n'en suis pas convaincu.»
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