Collaboration spéciale Jean-Marc
Léger , Journaliste
et juriste
Le Devoir, Montréal, Vendredi, 13 Août 2004
Crise de l'identité et crise de l'humanisme
Le malaise et la
confusion à propos de la notion d'identité (dans le monde occidental, en tout
cas) annoncent l'une des crises de société les plus graves de notre époque.
Il ne s'agit pas que des communautés, les nations d'abord, mais aussi, encore
que ce soit moins évident, de l'individu lui-même. S'il ne se dessine pas,
dans les prochaines années, une réaction vigoureuse, le risque sera grand d'un
véritable crépuscule des identités, qui serait aussi celui des cultures.
La
question de l'identité est devenue l'une des plus aiguës, des plus complexes
et des plus douloureuses de notre temps. Elle pose implicitement les problèmes
fondamentaux de la mémoire, de l'héritage, de l'histoire. Elle constitue une
interrogation lancinante et angoissante sur notre devenir individuel et
collectif, sur l'avenir des nations et des cultures. Elle rejoint naturellement
avec une dramatique éloquence la question de la sauvegarde de la diversité des
cultures. Ou plutôt, elle précède celle-ci car la diversité des cultures
n'existe qu'en fonction de la diversité des identités, des personnalités
nationales, par celles-ci et à travers celles-ci.
Il n'y a pas de véritable commerce avec autrui, de véritable dialogue, sans un
fort sentiment d'identité. La conscience, la fierté, le respect de soi et de
ses origines, de son histoire, constituent la base nécessaire et une condition
essentielle de l'authentique dialogue avec l'autre. Pas d'ouverture à l'autre,
pas d'apprentissage ni de pratique de l'universalisme, sans d'abord conscience
et connaissance profonde de soi-même, de sa communauté propre, de sa nation,
sans pleine assomption de celle-ci.
Le singulier est à la fois la condition et le premier temps de l'universel :
le singulier seul annonce, appelle et favorise le pluriel. À des degrés
divers, certes, toutes les cultures sont menacées, toutes les patries également
qui en sont le support et l'expression. Peut-être convient-il de rechercher là
l'explication d'une sorte de malaise ou parfois d'un secret désarroi chez un
nombre croissant de nos contemporains. Ce n'est pas impunément qu'on a laissé
se consommer le divorce entre le progrès technologique et les valeurs
spirituelles : coupé de celles-ci, celui-là débouche inéluctablement
sur la déshumanisation et sur l'asservissement.
Nous
sommes témoins et victimes en même temps d'un singulier détournement des
vocables et des valeurs : l'uniformisation, présentée comme une
expression contemporaine de l'universel alors qu'elle n'en est que la
caricature; la libre circulation (des idées, des personnes, des produits) célébrée
comme une étape majeure de l'affranchissement des hommes, alors qu'elle ne joue
qu'au bénéfice des plus puissants, dont elle accentue l'emprise sur les plus
faibles; l'exaltation du dialogue des cultures alors que les industries de la
culture et de la communication, aux mains d'un petit nombre de sociétés
multinationales, accélèrent le dépérissement des cultures avec le triomphe
d'une seule langue et d'un unique modèle socioculturel. Dévoiement du
vocabulaire, omniprésence de la publicité, primat de la consommation,
obsession du profit : au nom de la liberté, c'est la confiscation de fait
de la liberté.
Il est révélateur que les nouvelles puissances apatrides que sont les multinationales se développent dans les domaines de la communication et des industries culturelles : non seulement parce que les bénéfices à engranger sont proprement énormes (c'est le domaine le plus porteur à cet égard) mais parce qu'elles permettent la conquête des esprits, la lente et sûre colonisation des imaginaires et des sensibilités.