Anthropo : L'Homo floresiensis  Mesurez votre audience

Collaboration Mathieu Perreault
La Presse, Montréal, Lundi, 15 Novembre 2004

Le cousin oriental

Photo AFP

Le crâne de l'Homo floresiensis est plus petit que celui de l'Homo sapiens, mais il ne semble pas que ce dernier ait été plus intelligent de ce fait.

Nous sommes la seule espèce vivante du genre Homo. Aussi la découverte, dans une grotte de l'île indonésienne de Flores, de plusieurs squelettes petits et différents, et qui semblent indiquer qu'une autre espèce humaine partageait la Terre avec nous il y a seulement quelques milliers d'années, est-elle proprement renversante.

Au fil de millions d'années, le cerveau des primates a lentement pris de l'expansion. En même temps, ils sont devenus plus intelligents. Cette corrélation entre l'intelligence et la taille du cerveau, fondamentale dans la théorie de l'évolution, vient d'être remis, en question par la découverte d'ancêtres relativement récents de l'homme dans une île indonésienne.

Des paléontologues australiens de l'Université de Nouvelle-Angleterre, en Australie, ont annoncé fin octobre dans la revue Nature la découverte d'une nouvelle branche de notre arbre généalogique: des humains d'un mètre de haut, dont le cerveau est trois fois plus petit que le nôtre- 380 centimètres cubes contre 1400 centimètres cubes et qui vivaient en société voilà 18 000 ans.

L'Homo floresiensis est un descendant de l'Homo erectus, une branche éteinte de l'évolution humaine. Jusqu'à maintenant, rien ne permettait de penser que l'Homo sapiens , notre ancêtre direct, aurait côtoyé des H. erectus, comme le Néanderthal, une autre branche éteinte, a côtoyé le Cro-Magnon en Europe. Maintenant, on sait que le floresiensis a existé en même temps que le sapiens en Asie, et qu'ils se sont peut-être même rencontrés. L'Homo sapiens est apparu en Asie voilà 100 000 ans.

Ce n'est pas la première fois que l'Asie brouille les cartes dans le domaine de l'évolution. C'est à Java qu'a été découvert en 1890 l'Homo erectus, qui a sonné le glas de l'hypothèse voulant que l'évolution humaine ait eu lieu exclusivement en Europe.

« Le cerveau du floresiensis était de la taille de celui du chimpanzé, et pourtant il semble plus intelligent que l'erectus », explique l'auteur principal de l'article de Nature, Peter Brown, en entrevue depuis le Japon où il participe à une conférence. « Cela nous force à considérer que l'évolution de l'intelligence est possible même avec une diminution de la taille du cerveau. Nous avons fait des simulations, et il semble que l'organisation du cerveau du floresiensis était plus semblable à celle de l'homme qu'à celle du singe. »

L'équipe de M. Brown a d'ailleurs fait plusieurs découvertes, ces dernières années, qui rehaussent le standing de l'H. erectus. En 1998, cette équipe a découvert des outils taillés dans la roche, remontant à 840 000 ans, toujours dans l'île de Flores. Cela signifie que l'H. erectus était capable de construire des esquifs de mer. « Nous voulions en savoir plus sur les hominidés qui avaient construit ces outils, dit M. Brown. Nous sommes retournés en 2003 à Flores faire des fouilles dans une énorme caverne appelée Liang Bua. Au lieu de trouver des squelettes d'H. erectus, nous avons trouvé une demi-douzaine de très petits squelettes. Nous sommes certains qu'il ne s'agit pas de nains, mais d'individus de taille normale pour les floresiensis. Certains membres de notre équipe les ont surnommés " hobbits ". »

Le squelette qui est décrit dans Nature est celui d'un adulte, parce que ses dents sont usées, et probablement une femme, à cause de la forme de son bassin. Les Pygmées australiens, qui vivent non loin de là, n'ont aucun lien avec le floresiensis parce qu'ils descendent de l'Homo sapiens.

Arche de Noé

La découverte permet de penser que l'archipel indonésien a constitué un genre d'« arche de Noé », avancent les chercheurs australiens, qui ont travaillé avec des paléontologues indonésiens. « Des espèces ont pu y survivre beaucoup plus longtemps que sur la terre ferme, parce qu'elles étaient protégées par l'isolement, explique M. Brown. Nous voulons tester cette hypothèse dans d'autres îles. Nous nous attendons à trouver d'autres espèces naines ou géantes. »

Il existe un certain nombre d'autres exemples de nanisme dans des îles. Les derniers mammouths, qui ont vécu voilà 3700 ans dans l'île de Wrangel, au large de la Sibérie, étaient des nains : leur taille n'atteignait que deux mètres, contre quatre mètres pour leurs ancêtres continentaux, disparus voilà 10 000 ans. Des éléphants nains ont aussi vécu à Malte, en Sicile et à Florès, voilà de 4000 à 8000 ans. En Sicile, les éléphants n'auraient mis que 5000 ans à passer de quatre mètres à un mètre.

« Les grands mammifères ont tendance à diminuer de taille quand ils se trouvent dans des environnements isolés, sans grands prédateurs, dit M. Brown. Une grande taille est surtout utile pour lutter contre des prédateurs. Cela permet d'économiser de l'énergie dans des conditions où la nourriture fait parfois défaut. Comme le cerveau est très énergivore, il est normal que lui aussi diminue de taille. Mais c'est la première fois que nous constatons une telle évolution du cerveau. »

Le floresiensis était relativement évolué, et parlait peut-être. « Les outils et d'autres indices nous font penser qu'ils chassaient l'éléphant nain, ce qui suppose une collaboration, peut-être le langage, dit M. Brown. Ils vivaient en groupe. Cela fait beaucoup d'indices indirects du langage. »

Les sceptiques sont nombreux. Certains proposent que les outils de pierre ne sont que des roches ayant naturellement cette forme. Un archéologue de Stanford cité dans le New York Times a déclaré: « S'ils se servaient d'outils évolués, alors ce sont des Homo sapiens. »

Selon M. Brown, l'Homo floresiensis s'est probablement éteint voilà environ 12 000 ans, à cause d'une violente éruption volcanique non loin de là. Mais de petites populations ont pu survivre jusqu'à beaucoup plus récemment. Quand les Hollandais sont arrivés dans l'archipel indonésien, au 16 e siècle, les autochtones leur ont parlé de « petits hommes vivant dans les cavernes », les Ebu Gogo. M. Brown pense qu'il s'agissait plutôt de chimpanzés, mais la coïncidence le trouble. Il ne faut pas oublier, non plus, que le film King Kong situe la patrie de ce singe géant quelque part en Indonésie...