collaboration Sophie Allard
La Presse, Montréal, Vendredi 27 Janvier 2003
Alerte aux abus
« Proies faciles, les aînés sont de plus en plus nombreux à se prendre dans les filets d'abuseurs sans scrupules. C'est le cas d'Adrienne Lévesque, décédée en 1997. Ses abuseurs l'ont volée, manipulée et complètement isolée de sa famille pendant des années. À la mi-mai, ils ont été déboutés en Cour d'appel et ne pourront hériter de son legs. »voir aussi : Frein à la Violence
![]() Photo Armand Trottier, La Presse |
Quinze pour cent des aînés seraient victimes d'abus. Pour que ces derniers détectent plus rapidement les problèmes et sachent comment trouver de l'aide, la Sûreté du Québec a mis sur pied le programme «Vieillir en liberté en toute sûreté». Ici, le sergent Raymond Neveu, coordonnateur du programme, prodigue des conseils à M. Percy Harper.
Recroquevillée dans son
lit, une vieille dame de 80 ans agit comme une enfant apeurée. Hématomes sur
le corps, muscles atrophiés, vêtements sales et regard fuyant, elle murmure
sans cesse : «Pourquoi elle me fait ça?», en parlant de sa fille qui la malmène
et la confine dans une chambre du sous-sol.
Aussi sordide soit-elle,
cette scène, décrite par une aide familiale de la Montérégie, n'a rien
d'exceptionnel. Au Québec, une personne âgée sur six serait victime d'abus ou
de violence. Si tel est le cas, c'est dire que 146 775 victimes subissent régulièrement
les assauts de «bourreaux» - un proche parent dans neuf cas sur 10 - qui leur
empoisonnent la vie.
Vol de chèques de pension de vieillesse, privation de nourriture, gavage de médicaments,
menaces, brutalité, extorsion de biens, contention... Tout y passe, même le
meurtre.
Les tabloïds, friands d'histoires d'horreur, ont de quoi se mettre sous la dent
: au cours des dernières années, on a entendu parler d'aînés tenus à la
pointe du revolver, violés, poignardés, étranglés, tués à coups de
marteau. À la Sûreté du Québec, on a recensé 40 meurtres de personnes de 65
et plus entre 1999 et 2001. Les statistiques font aussi état de 20 tentatives
de meurtre, de 2036 voies de fait (dont 54 agressions sexuelles), de 99 cas
d'enlèvement ou de séquestration et de 300 cas d'harcèlement criminel.
«Ce n'est que la pointe de
l'iceberg - la plupart des abus ne font pas la manchette - et la tendance est à
la hausse en raison du vieillissement de la population», indique Maxine
Lithwick, travailleuse sociale et coordonnatrice du nouveau Réseau québécois
pour contrer les abus envers les aînés, mis sur pied ce printemps. D'ici 20
ans, on prévoit que les aînés compteront pour le quart de la population québécoise
(aujourd'hui, on parle plutôt de 13 %, soit 978 500 personnes) et élargiront
les rangs des victimes potentielles.
Problème mondial
Pour le docteur Alexandre Kalache, directeur du programme Santé et
Vieillissement de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il ne fait aucun
doute: la violence envers les aînés constitue aujourd'hui une problématique
mondiale.
Même en Haïti et au Japon, pays reconnus pour leur respect envers les
personnes âgées, on n'y échappe pas. «Nous avons toujours voulu vivre plus
longtemps. Maintenant que nous vieillissons, on voit le phénomène d'âgisme se
répandre à l'échelle de la planète, a dit le docteur Kalache à La Presse
lors de son récent passage à Montréal. Les sociétés vénèrent le culte de
la jeunesse. Les aînés sont sous-estimés et considérés comme des êtres inférieurs.
Cette façon de penser est évidemment propice aux abus.»
Selon lui, plus une société est pauvre, plus le vieillissement d'un peuple
prend par surprise - comme au Brésil, en Thaïlande ou en Chine, par exemple -
et plus le climat est favorable à la violence envers les aînés. «On n'a pas
le temps, ni les ressources pour mettre sur pied des services et minimiser le
problème, à tout le moins dans les soins de santé», dit-il.
Comment s'en tire le Canada? «Je crois que les abus y sont moins nombreux que
dans d'autres pays développés parce que le niveau de solidarité y est plus élevé,
soutient le Dr Kalache. Reste que la violence envers les aînés est présente
et, comme partout ailleurs, on la nie. On commence à peine à prendre
conscience du problème.» C'est aussi ce que croit Maxine Lithwick. «Le sujet
est encore très tabou dans notre société, déplore-t-elle. Il est grand temps
de briser le silence.»
À commencer par celui des personnes abusées elles-mêmes.
«Le principal obstacle auquel les intervenants se butent est l'absence de
plaignants, déplore Pierre Bohémier, travailleur social auprès des personnes
âgées depuis 13 ans. Les aînés se taisent. Ils ont peur de représailles,
craignent d'être placés en maison d'hébergement ou ne veulent pas causer de
tort à leur proche abuseur. Parfois, ils s'adaptent si bien qu'ils ne sont même
pas conscients que leurs droits sont bafoués.»
«Les conséquences sont désastreuses, dit Mme Lithwick. En raison du stress
qu'ils cumulent, les aînés abusés développent davantage de maladies. Des études
ont même prouvé qu'ils décèdent plus jeunes.»
Qui sont ces victimes? Avant tout des personnes de 75 ans et plus, isolées et
vivant sous le même toit que l'abuseur. Elles souffrent de troubles de santé,
de maladie mentale ou d'un handicap physique et sont incapables de subvenir à
leurs besoins de base. Parfois, elles sont dépressives ou ont des troubles de
comportement. Plus souvent qu'autrement, ce sont des femmes ayant subi la
violence conjugale par le passé. Ce sont les abus financiers qui viennent en tête
de liste, avec un cas d'abus sur deux, indique-t-on dans l'étude Abus et négligence
chez les personnes âgées tel que perçu par les intervenants dans des services
à domicile réalisée en 2000-2001 par des chercheurs de l'Université de Montréal
et de l'Université de Genève.
«Une femme âgée de 85 ans s'est fait voler l'argent de son compte de banque
par son fils lors d'une hospitalisation, dit une intervenante à domicile, citée
dans l'étude. À son retour à la maison, elle n'avait plus d'argent pour
s'acheter de la nourriture. Elle ne veut pas poursuivre son fils unique qui est
endetté depuis 30 ans.»
Suivent les abus de nature psychologique, qui comptent pour le tiers des cas.
Une aide familiale témoigne: «Devant sa vieille mère âgée de 91 ans, sa
fille lui dit constamment qu'elle a hâte que tout cela finisse: Tu
comprends, Nana: tu dures trop!» Une autre dit: «Son mari a besoin d'une
canne pour marcher. Sa femme le harcèle en permanence pour qu'il avance plus
vite. Elle le tape, le pince, l'insulte.»
Dans un cas sur 10, la violence devient physique ou négligence. «Une dame en
fauteuil roulant se faisait battre par l'infirmière des soins, révèle un
autre témoignage. Elle la frappait violemment sur les fesses jusqu'à ce
qu'elle pleure. L'infirmière la réprimandait en criant.»
«Souvent, la négligence est d'abord involontaire», croit Pierre Bohémier.
Les proches aidants sont épuisés, ne savent pas comment s'y prendre et ne vont
pas chercher l'aide dont ils ont besoin. «Ils pètent les plombs», est tenté
de préciser Louis Plamondon, juriste, sociologue et professeur à l'Université
de Montréal. Un des auteurs de l'étude citée plus haut, M. Plamondon est
aussi responsable sur Internet du Réseau Vieillir en liberté (RIFVEL), qui
offre une panoplie d'informations sur les abus. «Ils sont dans un tel état de
détresse psychologique qu'ils en arrivent à vouloir se faire justice.»
Le surmenage professionnel, l'isolement, des problèmes financiers, une
consommation abusive d'alcool ou de drogues, des troubles de santé et la
non-acceptation de la charge de soignant compteraient parmi les «ingrédients»
de base à un cocktail hautement explosif.